Les dangereuses ambitions turques

L’offensive turque au Rojava illustre les visées néocoloniales du régime d’Ankara en Syrie et en Irak, selon Ishan Kurt, spécialiste de la Turquie. Or ces «projets de modification démographique par la déportation de la population kurde mèneront la région à une grande crise politique et humanitaire».

 

Le 9 octobre, la Turquie a lancé sa troisième offensive militaire au nord de la Syrie, dans la région du Rojava, majoritairement kurde. Après l’occupation de l’enclave d’Afrin, en février 2018, l’armée turque vise cette fois-ci des régions syriennes tenues par les milices kurdes, arabes et assyro-chaldéennes qui forment les Forces démocratiques syriennes (FDS). Considérées comme «terroristes» par le régime de Recep Tayyip Erdogan, mais alliées des Occidentaux car elles ont mené la lutte contre les djihadistes du groupe Etat islamique (EI), les FDS ont livré de violents combats contre les troupes turques et leurs supplétifs syriens dans le nord-est du pays. Plus de 300 000 personnes ont dû quitter leur habitation. Le coprésident du Comité de santé du Rojava, Ciwan Mustafa, a fait part de la mort de 217 civils depuis l’opération de l’armée turque du 9 octobre dernier.1

Cette guerre par procuration confiée par l’Etat turc aux forces spéciales turques et à «l’Armée nationale syrienne» – ANS, créée par le régime d’Erdogan et composée par des djihadistes de la région et étrangers – conduit la Syrie dans un nouveau chaos, sur lequel compte l’homme fort d’Ankara pour rester au pouvoir.

Une Turquie nationaliste et négationniste

Après les génocides arménien et assyro-chaldéen de 1914 et 1915, toujours niés par l’Etat turc, les revendications autonomistes kurdes sont devenues le principal problème au cœur de la «République turque, homogène et unitaire». Les Kurdes, qui représentent plus de 20% de la population de Turquie, sont considérés comme un groupe à assimiler de force, sinon à exterminer purement et simplement. Depuis la création de la République turque en 1923, toutes leurs revendications sont qualifiées de «terroristes», quel qu’en soit le caractère politique: indépendantiste, fédéraliste ou autonomiste. Les gouvernements qui se sont succédé à Ankara ont considéré toutes les demandes politiques kurdes comme un problème de sécurité nationale, y compris au-delà des frontières – comme au Kurdistan iranien, irakien et syrien, où l’armée turque a mené des opérations militaires, le plus souvent en violation du droit international et de la souveraineté des pays voisins. Toute organisation kurde autonomiste ou indépendantiste revendiquant des droits politiques ou culturels est immédiatement considérée comme un danger pour la sécurité ­nationale et pour l’unité ­
territoriale de la Turquie.

«Le meilleur Kurde est un Kurde mort.» Cette expression d’une ironie noire est utilisée chez les Kurdes pour résumer la politique turque d’assimilation et d’extermination militaire en cas de révolte. Face aux exigences des Kurdes, la riposte de l’Etat turc est toujours répressive. Toutes les revendications pour faire valoir les droits culturels et identitaires kurdes sont assimilées par la Turquie à des «provocations d’ennemis extérieurs qui veulent déstabiliser la patrie». La répression de l’Etat turc va jusqu’à l’élimination physique d’opposants à l’étranger. L’implication des services de renseignements turcs dans l’assassinat de trois militantes kurdes, le 13 janvier 2013 à Paris, en est un exemple connu. Et le 12 octobre dernier, Havrin Khalaf, la cheffe du parti pro-kurde Avenir de la Syrie, était assassinée près de Qamichli, dans le nord de la Syrie, par des djihadistes pro-turcs. De plus, les autorités turques demandent souvent l’extradition de militants kurdes exilés. Ankara surcharge ainsi excessivement Interpol de demandes d’arrestations en Europe.

Les répressions d’Ankara sont également diplomatiques. En avril 2019, la représentation turque au Japon a exercé des pressions sur les autorités nippones parce que des cours de langue kurde étaient dispensés dans la section Etudes étrangères de l’Université de Tokyo. Tandis qu’en septembre 2017, lorsque le gouvernement régional du Kurdistan irakien a lancé le référendum d’indépendance, Erdogan menaçait de frapper Erbil, la capitale régionale. Il finalement imposé des sanctions économiques et interrompu les liaisons aériennes.

A ces différentes formes de répression on pourrait ajouter d’innombrables exemples. Dans les faits, le pouvoir turc refuse de tolérer la moindre organisation des populations kurdes, qu’elle soit politique, culturelle ou sociale. Les huit députés du HDP (Parti démocratique des peuples, pro-kurde) ainsi que 62 maires sont en prison, accusés de «propagande ou soutien au terrorisme». Aujourd’hui, plus de 10 000 prisonniers politiques d’origine kurde remplissent les prisons turques.

Ambitions colonialistes

Les racines de cette kurdophobie institutionnalisée en Turquie se trouvent dans le Misak-i Milli (le serment national) du 28 janvier 1920, proclamé lors du dernier mandat du Parlement ottoman, qui a tracé les frontières du nouvel Etat turc. Selon ce pacte, la Turquie devait inclure la Thrace, le «vilayet» de Mossoul (y compris Kirkouk), Alep et, au nord-est, la ville actuelle de Batoumi (en Géorgie), et abandonner les anciennes provinces arabes. Le Misak-i Milli affirme également l’indivisibilité de la nation turque. Ce pacte devint par la suite la base du Traité de Lausanne signé le 24 juillet 1923, puis de la proclamation de la République, le 29 octobre 1923. La Turquie est alors présentée comme un Etat unitaire et une nation homogène. Mais ni les Ottomans, ni leurs successeurs kémalistes n’ont pu digérer la perte de ces territoires. Les gouvernements successifs, de gauche ou de droite, islamistes ou laïcs (nationalistes), ont toujours caressé l’ambition de récupérer un jour Kirkouk et Mossoul.

La République turque a été créée sur les ruines de l’Empire ottoman, mais aussi sur les cendres des génocides arménien et assyro-chaldéen de 1914-1915. Ces deux tragédies ont été suivies par les massacres kurdes de 1925 (suite à la révolte de Cheikh Saïd), puis par celui de Dersim en 1938, sans compter les tous les autres. Alors que la Turquie croyait en avoir fini avec les minorités non musulmanes, elle s’est retrouvée face aux revendications indépendantistes ou autonomistes kurdes. L’Etat turc se considère comme une «nation unique, langue unique, religion unique et drapeau unique», comme le répètent les manuels scolaires. Toute contestation contre ce principe unitaire, qu’il s’agisse de revendications démocratiques, pacifiques ou militaires, est immédiatement qualifiée de «terroriste».

Comme l’a fait avant lui l’ancien président turc Turgut Özal au début des années 1990, Recep Tayyip Erdogan utilise souvent la rhétorique populiste faisant de Kirkouk et Mossoul des parties de la Turquie. Il ravive ainsi les rêves islamo-nationalistes turcs de reprendre ces deux villes situées au cœur de la région pétrolifère irakienne. Un des objectifs de l’occupation turque du nord de la Syrie est le projet, si un jour la conjoncture le permet, d’avancer jusqu’à la ville irakienne de Mossoul et d’annexer l’actuel Kurdistan irakien.

Président d’un pays plongé dans une profonde crise économique et politique, Recep Erdogan mène depuis le début de la guerre civile en Syrie, avec Devlet Bahçeli, son alliée ultra-nationaliste du MHP (Parti du mouvement nationaliste), une stratégie du chaos afin de maintenir le pouvoir de l’AKP présidentiel et du MHP. L’invasion turque en Syrie, sous couvert de la lutte contre le terrorisme, n’est rien d’autre qu’une démonstration de l’ambition coloniale du pouvoir néo-ottoman actuellement à la tête de la Turquie. L’enclave kurde d’Afrin, occupée depuis février 2018, en est un autre exemple. Depuis cette date, l’armée turque a modifié la démographie de ce territoire, y a installé des Arabes à la place des Kurdes et y a créé une administration turque. Enseignement, banque, poste, université… tout a été «turquisé».

Début 2003, lorsque les Etats-Unis et leurs alliés ont envahi l’Irak, la Turquie s’y est opposée. Contestant le projet de Washington d’un futur Irak fédéral, Ankara n’a pas autorisé l’utilisation de la base militaire d’Incirlik, dans le sud de la Turquie, ni le déploiement des soldats américains sur son territoire. Cela a entamé la confiance entre les deux alliés, ce qui a eu pour conséquence de priver la Turquie d’une place à la table des négociations après la chute du régime de Saddam Hussein. Depuis ce moment, Ankara a constamment saboté les perspectives de la création d’un nouvel Irak fédéral dans lequel les Kurdes seraient autonomes. Sous prétexte de «lutte contre le terrorisme», l’armée turque mène des opérations contre le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), et des paramilitaires sont lancés contre les dirigeants kurdes irakiens.

Lorsque la guerre civile a éclaté en Syrie en avril 2011, la Turquie, tirant les leçons de sa politique irakienne, n’a pas hésité à s’engager et à mener une guerre par procuration, notamment dans les régions au nord du pays. Ankara a alors apporté un soutien militaire et politique aux groupes islamiques sunnites partisans d’Al Qaïda et de l’Etat islamique opposés à Bachar al-Assad. Aujourd’hui, ce sont des milices formées par Ankara dans «l’armée nationale» qui mènent les opérations pour mettre un terme à l’administration autonome et multiculturelle du Rojava.

Retour au chaos

L’invasion turque du nord de la Syrie n’aura pas pour seule conséquence le retour des djihadistes de Daech. Le déplacement de populations constitue une arme de destruction que l’Empire turco-ottoman a toujours utilisée dans son histoire. La République turque l’a ensuite utilisée contre les Grecs, les Bulgares, les Arméniens et dans la partie occupée de Chypre depuis 1974. Les projets de modification démographique par la déportation de la population kurde mèneront la région à une grande crise politique et humanitaire. L’élimination d’Al Bagdadi, le leader de l’Etat islamique, près d’Idlib, à 5 km de la frontière turque, n’a pas fait disparaître miraculeusement le danger du terrorisme djihadiste. Le contrôle par les forces russo-turques d’une zone longue de 120 km et large de 30 km à l’intérieur du territoire syrien a fait entrer la région dans une nouvelle phase de déstabilisation. Or au lieu de viser une stratégie politique néo-coloniale en Syrie et en Irak, la Turquie devrait répondre tout d’abord aux revendications culturelles et politiques de ses propres ressortissants kurdes.

Répartie sur les territoires de la Turquie, de l’Irak et de la Syrie, selon l’accord des grandes puissances occidentales après la Première Guerre mondiale, et ayant subi, encore au XXIe siècle, des massacres perpétrés par ces quatre Etats-nations répressifs, la population kurde estime que le monde civilisé a des devoirs envers elle. Plusieurs pays, notamment les Etats-Unis, la France, l’Angleterre et l’Allemagne, se sont engagés comme des alliés des Kurdes dans la lutte contre l’organisation EI. Les discours de ces Etats condamnant la Turquie ne suffisent plus pour protéger les Kurdes contre l’Etat turc. C’est pourquoi les démocraties occidentales ont une responsabilité politique et morale pour des solutions fédératives à la question nationale kurde, dans un contexte de bouleversement moyen-oriental.

Ihsan Kurt

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Notes

1. Lors d’une conférence de presse à Hassaké le 17 octobre, selon le quotidien Rûdaw du 19 octobre 2019, basé à Erbil (Kurdistan irakien).

* Spécialiste de la Turquie, ancien journaliste kurdo-suisse, président de l’AFKIV.

Conférence à Lausanne

«Occupation militaire turque en Syrie: Peur d’une autonomie Kurde?» Sous cet intitulé, une conférence est organisée mardi 19 novembre, à 18h, à l’Université de Lausanne (Unil). Interviendront Joseph Daher, enseignant à l’Unil, Faculté des sciences sociales et politiques, et Ihsan Kurt, Journaliste et sociologue, spécialiste de la Turquie.

Ma. 19 novembre, 18h, Unil, Salle Géopolis, Quartier Mouline, Lausanne.

Article paru dans le journal Le Courrier,
le 18 novembre 2019

Ce que la Turquie fait aux Kurdes

Le 9 octobre la Turquie a lancé sa troisième offensive militaire, baptisée « la source de la paix », au Nord de la Syrie, dans cette région que les Kurdes nomment le Rojava. Après « le bouclier d’Euphrate » au début de 2017, puis « le rameau d’olivier » en janvier 2018, qui s’est terminée avec l’occupation de l’enclave d’Afrin, les forces aériennes et terrestres turques visent cette fois-ci des régions de Syrie tenues par les milices kurdes, arabes et assyro-chaldéennes qui forment les Forces démocratiques syriennes (FDS), majoritairement kurdes. Considérées comme « terroristes » par le régime de Recep Tayyip Erdogan, mais alliées des Occidentaux car elles ont mené la lutte contre les djihadistes du groupe État islamique (EI), les FDS ont livré de violents combats contre les troupes turques et leurs supplétifs syriens au Nord-Est du pays. Plus de 300’000 personnes ont dû quitter leur habitation, et les autorités locales annoncent à ce jour la mort de plus de 250 civil·e·s sous les bombardements de l’armée turque.

Après les génocides arméniens et assyro-chaldéens de 1914 et 1915, les revendications autonomistes kurdes sont devenues le principal problème au cœur de la « république turque, homogène et unitaire ». Les Kurdes, qui représentent 24% de la population de la Turquie, sont considérés comme un groupe à assimiler par la force, sinon à exterminer purement et simplement. Depuis la création de la République turque en 1923, toutes leurs revendications ont été qualifiées de « terroristes », quel que soit leur caractère politique : indépendantiste, fédéraliste ou civique. Les gouvernements successifs à Ankara ont considéré toutes leurs demandes politiques comme un problème de sécurité nationale, y compris au-delà des frontières comme au Kurdistan iranien, irakien et syrien. L’armée turque y a donc mené des opérations militaires, généralement en toute illégalité. Toute organisation kurde autonomiste ou indépendantiste revendiquant des droits politiques ou culturels est immédiatement considérée comme un danger pour la sécurité nationale et pour l’unité territoriale de la Turquie.

Les Kurdes n’existent plus

La répression contre les Kurdes est impitoyable. En avril 2019 par exemple, la représentation diplomatique turque au Japon exerce des pressions sur les autorités de ce pays à cause des cours en langue kurde organisés à l’Université de Tokyo des études étrangères (TUFS). En Turquie, huit député·e·s du HDP (Parti démocratique des peuples, pro-kurde) ainsi que 62 maires sont en prison, accusés de « propagande ou soutien au terrorisme ». En septembre 2017, lorsque le gouvernement régional du Kurdistan irakien a lancé le référendum d’indépendance, Erdogan a menacé de frapper Erbil, la capitale régionale. Il a finalement décidé d’imposer des sanctions économiques et a interrompu les liaisons aériennes. À ces différentes formes de répression, on pourrait encore ajouter d’innombrables exemples. La conclusion à tirer, c’est que le pouvoir turc refuse de tolérer la moindre organisation des populations kurdes, qu’elle soit politique, culturelle ou sociale.

Les ambitions néo-ottomanes de la Turquie

Les racines de cette kurdophobie institutionnalisée en Turquie se trouvent dans le Misak-i Milli (le serment national) du 28 janvier 1920, proclamé lors du dernier mandat du Parlement ottoman, qui a tracé les frontières du nouvel État turc. Selon ce pacte, la Turquie devait inclure la Thrace, le « vilayet » de Mossoul (y compris Kirkouk), Alep et, au Nord-Est, la ville actuelle de Batoumi (en Géorgie), et abandonner les anciennes provinces arabes. Le Misak-i Milli affirme également l’indivisibilité de la nation turque. Ce pacte devient par la suite la base du Traité de Lausanne signé le 24 juillet 1923, puis de la proclamation de la république, le 29 octobre 1923. La Turquie est alors présentée comme un État unitaire et une nation homogène. Mais ni les Ottomans, ni leur successeurs kémalistes n’ont pu digérer la perte de ces territoires. Les gouvernements successifs, de gauche ou de droite, islamistes ou laïcs (nationalistes), ont toujours caressé l’ambition de récupérer un jour Kirkouk et Mossoul.

La république turque a été créée sur les ruines de l’Empire ottoman, mais aussi sur les cendres du génocide arménien et assyro-chaldéens de 1914-1915. Ces deux tragédies ont été suivies par les massacres kurdes de 1925 (suite à la révolte de Sheikh Said), puis par celui de Dersim en 1938, sans compter tous les autres… Alors que la Turquie croyait en avoir fini avec les minorités non musulmanes, elle s’est retrouvée face aux revendications indépendantistes ou autonomistes kurdes. L’État turc se considère comme une « nation unique, langue unique, religion unique et drapeau unique », ainsi que le répètent les manuels scolaires. Toute contestation contre ce principe unitaire, qu’il s’agisse de revendications démocratiques, pacifiques ou militaires, est immédiatement qualifiée de « terroriste ».

Au début de 1990, un leader libéral comme Turgut Özal a souvent utilisé, en particulier dans les moments de crise politique et économique, la rhétorique faisant de Kirkouk et Mossoul des parties de la Turquie. Aujourd’hui, c’est au tour d’Erdogan d’user du même stratagème. Il ravive ainsi les rêves islamo-nationalistes turcs de reprendre Kirkouk et Mossoul, deux villes situées au cœur de la région pétrolifère irakienne. Un des objectifs de l’occupation turque du Nord de la Syrie, est l’ambition, si un jour la conjoncture le permet, d’avancer jusqu’à la ville irakienne de Mossoul.

Président d’un pays plongé dans une profonde crise économique et politique, Recep Erdogan mène depuis le début de la guerre civile en Syrie, avec Devlet Bahçeli, son alliée ultra nationaliste du MHP (Parti du mouvement nationaliste), une stratégie du chaos afin de maintenir le pouvoir de l’AKP et du MHP. L’invasion turque en Syrie, sous prétexte de la lutte contre le terrorisme, n’est rien d’autre que l’affirmation de l’ambition coloniale du pouvoir néo-ottoman qui dirige aujourd’hui la Turquie. L’enclave kurde d’Afrin, occupée depuis février 2018, en est un exemple. Depuis cette date, la Turquie a modifié la démographie de ce territoire, y a installé des Arabes à la place des Kurdes et y a créé une administration turque. Enseignement, banque, poste, université, etc., tout a été « turquisé ».

Un Kurdistan irakien fédéral malgré la Turquie

Au début de 2003 lorsque les États-Unis et leurs alliés ont envahi l’Irak, la Turquie s’y est opposée. Contestant le projet de Washington d’un futur Irak fédéral, Ankara n’a pas autorisé l’utilisation de la base militaire d’Incirlik, dans le Sud de la Turquie, ni le déploiement des soldats américains sur son territoire. Cela a entamé la confiance entre les deux alliés, ce qui a eu pour conséquence de priver la Turquie d’une place à la table des négociations après la chute de régime de Saddam Hussein. Depuis ce moment, Ankara a constamment saboté les perspectives d’apparition d’un nouvel Irak fédéral dans lequel les Kurdes seraient autonomes. Sous prétexte de « lutte contre le terrorisme », l’armée turque mène des opérations contre le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), et des paramilitaires sont lancés contre les dirigeant·e·s kurdes irakien·ne·s.

Lorsque la guerre civile a éclaté en Syrie en avril 2011, la Turquie, tirant les leçons de sa politique irakienne, n’a pas hésité à s’engager et à mener une guerre par procuration, notamment dans les régions au Nord du pays. Ankara a alors apporté un soutien militaire et politique aux groupes islamiques sunnites partisans d’Al Qaida et de l’État islamique opposés à Bachar al-Assad. Aujourd’hui, ce sont des milices formées par Ankara dans « l’armée nationale » qui mènent les opérations pour mettre un terme à l’administration autonome et multiculturelle du Rojava.

Retour au chaos

L’invasion turque du Nord de la Syrie n’aura pas pour seule conséquence le retour des djihadistes de Daesh. Le remplacement démographique est une arme de destruction que l’Empire turco-ottoman a toujours utilisé dans son histoire. La république turque a ensuite repris cette habitude en l’utilisant contre les Grec·que·s, les Bulgares, les Arménien·ne·s et dans la partie occupée de Chypre depuis 1974. Les projets de modification démographique par la déportation de la population kurde mèneront la région à une grande crise politique et humanitaire. L’élimination d’Al Bagdadi, le leader de l’État islamique, près d’Idlib, à 5 km à la frontière turque, n’a pas fait disparaître miraculeusement le danger du terrorisme djihadiste. Le contrôle par les forces russo-turques d’une zone longue de 120 km et large de 30 km à l’intérieur du territoire syrien a fait entrer la région dans une nouvelle phase de déstabilisation. Or, au lieu de viser une stratégie politique néo-coloniale en Syrie et en Irak, la Turquie devrait répondre tout d’abord aux revendications culturelles, politiques de ses propres kurdes. Plusieurs dirigeant·e·s kurdes élu·e·s légalement sont incarcérés suite à des procès absurdes, en plus des 10’000 prisonnières·ers politiques en Turquie accusé·e·s de « terrorisme » ou de « propagande terroriste ».

Aujourd’hui, les démocraties occidentales ont une responsabilité politique et morale de protéger les Kurdes, qui ont été des alliés déterminants contre Daech. Pour cela, il faut créer une « no fly zone » au Nord de la Syrie, y apporter de l’aide humanitaire et y installer des casques bleus afin de protéger la population civile.

Ihsan Kurt

Président de l’AFKIV
Ancien journaliste kurdo-suisse, Conseiller communal PS à Prilly,

Article paru dans le journal Pages de gauche, le 5 novembre 2019

Face aux Kurdes, l’obsession sécuritaire d’Erdogan

L’occupation turque du nord de la Syrie ne causerait pas seulement le retour des djihadistes de Daech. Elle mènerait aussi la région dans une grande crise politique et humanitaire, estime Ihsan Kurt, spécialiste de la Turquie

 

Le 9 octobre, la Turquie a lancé sa troisième offensive militaire au nord de la Syrie, dit «Rojava» par les Kurdes. Des forces aériennes et terrestres visent cette fois-ci des régions tenues par les milices kurdes, arabes et assyro-chaldéennes qui forment les Forces démocratiques syriennes (FDS). Considérées comme «terroristes» par le régime de Recep Tayyip Erdogan mais alliées des Occidentaux, car elles ont mené la lutte contre les djihadistes du groupe Etat islamique (EI), de violents combats opposent les FDS aux troupes turques et leurs supplétifs syriens au nord-est du pays. Environ 200 000 personnes ont dû quitter leurs territoires, les autorités locales annoncent la mort de plus de 200 civils, sous le bombardement de l’armée turque.

Après les génocides arméniens et assyro-chaldéens de 1914-1915, par leurs revendications autonomistes, le problème kurde est devenu une épine dans le cœur de la «république turque, homogène et unitaire». Les Kurdes (24% de la population) sont considérés comme une population à assimiler, sinon à exterminer par la force. Depuis la création de la République turque en 1923, et jusqu’à présent, toutes leurs revendications sont qualifiées de «terrorisme», quel que soit leur caractère politique: indépendantiste, fédéraliste ou civique. Les gouvernements successifs à Ankara ont considéré toutes leurs demandes politiques comme un problème de sécurité nationale, également au Kurdistan iranien, irakien et syrien et y ont mené des opérations militaires. Ce négationnisme et cette obsession sécuritaire fragilisent aussi l’Etat turc sur les plans économique et politique.

Problème de confiance

Au début de 2003 lorsque les Etats-Unis et leurs alliés sont intervenus en Irak, la Turquie s’y est opposée. Contestant le projet de Washington, d’un futur Irak fédéral, Ankara n’a pas autorisé l’utilisation de la base militaire d’Incirlik au sud de la Turquie, stratégiquement importante, ni le déploiement des soldats américains sur ses territoires, ce qui a créé un problème de confiance entre les deux alliés stratégiques. Cela a par conséquent privé la Turquie de la table des négociations après la chute du régime de Saddam Hussein. Sur cela, Ankara joue la carte de saboteur d’un nouvel Irak fédéral dans lequel les Kurdes seraient autonomes. Sous prétexte de «la lutte contre le terrorisme», Ankara mène des opérations contre le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) et des agissements paramilitaires contre les dirigeants kurdes irakiens. Les soldats américains ont arrêté plusieurs militaires turcs en Irak.

La Turquie a tiré les leçons de sa politique irakienne. En avril 2011, lorsque la guerre civile a éclaté en Syrie, elle n’a pas hésité à se précipiter sur le terrain dans une guerre de procuration notamment dans les régions au nord du pays. Ankara apporte son soutien militaire et politique aux groupes islamiques sunnites pro-Al-Qaida et Etat islamique, anti-Bachar el-Assad et ensuite des milices formées aujourd’hui par Ankara dans «l’armée nationale», qui mène l’opération pour mettre un terme à l’administration autonome, multiculturelle du Rojava.

Ambition néo-ottomane

L’opération turque au Rojava est considérée par les opposants turcs anti-guerre, mais aussi les pays arabes, comme une ambition néo-ottomane d’alliance entre Tayyip Erdogan (islamiste) et Devlet Bahçeli (nationaliste). La Ligue arabe a qualifié l’intervention turque comme une «occupation des territoires d’un pays arabe et une violation de sa souveraineté». L’enclave kurde d’Afrin occupée depuis février 2018en est un exemple. Depuis, la Turquie a modifié la démographie de cette enclave et y a installé des Arabes à la place des Kurdes et elle a créé une administration turque: enseignement, banque, poste, université, etc. Tout est en turc.

L’occupation turque du nord de la Syrie ne causerait pas seulement le retour des djihadistes de Daech, mais son projet de modification démographique et la déportation de la population kurde mèneraient la région dans une grande crise politique et humanitaire. Or, au lieu de viser une stratégie politique néocolonialiste en Syrie et en Irak, la Turquie devrait d’abord répondre aux revendications culturelles et politiques de ses propres Kurdes, plus de 20 millions, sans aucun droit reconnu. Plusieurs dirigeants kurdes élus légalement sont incarcérés suite à des procès kafkaïens. On compte plus de 10 000 prisonniers politiques en Turquie, accusés de «terrorisme» ou «de propagande terroriste».

Aujourd’hui, le monde civilisé a une responsabilité politique et morale pour protéger les Kurdes, leurs alliés contre Daech. Pour cela, il est d’importance de créer une «no fly zone» au nord de la Syrie, d’y apporter de l’aide humanitaire et d’y installer les Casques bleus onusiens afin de protéger la population civile.

Ihsan Kurt

Spécialiste de la Turquie et ancien journaliste d’origine kurde, président de l’AFKIV

Article paru dans le journal Le Temps,
24 octobre 2019

Rencontre dans les Alpes

Rencontre dans les Alpes

Montagnes solidaires avec les enfants !
Vous êtes cordialement invités à une rencontre estivale en soutien à un projet d’éducation en faveur d’enfants pauvres du Kurdistan, dans un chalet d’alpage le 11 août 2019 de 11h à 18h.

  • Randonnée dans les hauts de Corbeyrier
  • Musique du Kurdistan
  • Grillade, boissons…

İsmet Şerif Vanlı Lozan’da yaşatılıyor

Kürt halkının ‘Sözcüsü ve diplomat‘ı olarak bilinen İsmet Şerif Vanlı, için Lozan’da anıt mezar yapıldı. Kürdistan Ulusal Kongresi (KNK) eski başkanı tarihçi, hukukçu ve diplomat Dr. İsmet Şerif Vanlı için yapılan mezar tamamen beyaz granitlerden oluşuyor.

Konuya ilişkin bilgi veren İsmet Şerif Vanlı Kürt Mirasını Koruma Derneği (AFKİCV) Başkanı İhsan Kurt, anıt mezar projesinin coğrafi izler taşısın diye özel olarak tasarladıklarını belirterek, yapılan anıta ilişkin şu bilgileri paylaştı: “Yapacağımız mezarın Kürtlerin ulusal mücadelesi, siyasal, tarihsel, coğrafik değerlerini yansıtıcı olsun istek. Bu nedenle beyaz granit kullandık. Ağrı Dağı’nı sembolize etmesini istedik. Tamamen el yapımı olan oyma taş işçiliği Ağrı Dağı baş taşı yapıldı ve bunu zirvesine 21 ışınlı Med Güneşi yerleştirildi. Bu Newroz’u ve güneşin doğuşunu simgeliyor. Mezar taşının ayak kısmında ise Van Gölü’nü sembolize eden bir gölet yapıldı.”

İsmet Şerif Vanlı’nın mezarı, yakın arkadaşı ve yoldaşı Nureddin Zaza’nın 1988 ve oğlu Siyabed’in de 2015’ten beri yattığı Lozan’ın Bois-de-Vaux mezarlığında bulunuyor.

Article paru dans le journal Politika,
le